Calcul de l’Énergie de Déformation
📝 Situation du Projet
Vous avez intégré le bureau d'études structures (BET) en charge de la conception de la nouvelle passerelle piétonne du "Parc des Sciences". Cette structure, bien que d'apparence simple, doit répondre à des critères stricts de déformabilité et de confort vibratoire. Avant de lancer les simulations numériques complexes par éléments finis, le Chef de Projet exige une validation analytique manuelle des concepts fondamentaux.
Votre tâche spécifique concerne l'analyse énergétique d'une poutre maîtresse en acier sous une charge d'exploitation statique. L'objectif n'est pas seulement de calculer la contrainte maximale, mais de quantifier l'Énergie de Déformation Élastique (U) stockée dans la poutre lors de son chargement. Cette grandeur scalaire est fondamentale car elle permet, via le théorème de Castigliano ou le principe du travail virtuel, de calculer ultérieurement les flèches en tout point de structures hyperstatiques plus complexes.
En tant qu'Ingénieur Structure Junior, vous devez calculer l'énergie interne de déformation (en Joules) emmagasinée par la poutre principale sous une charge ponctuelle centrale, en négligeant l'effort tranchant devant le moment fléchissant.
"Attention à la distinction fondamentale entre le Travail des forces extérieures (W) et l'Énergie interne de déformation (U). Bien que numériquement égaux pour un système conservatif chargé progressivement, ils représentent deux concepts physiques distincts. Vérifiez la cohérence des unités : nous voulons des Joules (J), pas des N.m de moment !"
L'ensemble des paramètres ci-dessous définit le cadre normatif et matériel du projet. Ces valeurs sont issues du cahier des charges techniques et doivent être utilisées telles quelles pour l'application numérique.
📚 Référentiel Normatif & Théorique
Eurocode 3 (Acier)Théorie des Poutres (Euler-Bernoulli)| GÉOMÉTRIE DE LA SECTION (RECTANGULAIRE) | |
| Largeur de la section | b = 200 mm |
| Hauteur de la section | h = 400 mm |
| MATÉRIAU (ACIER STANDARD) | |
| Module de Young (Élasticité) | E = 210 GPa |
| Comportement | Élastique Linéaire |
📐 Géométrie Globale
- Portée de la poutre (entre appuis) : L = 8.00 m
- Position de la charge : mi-travée (L/2)
⚖️ Sollicitations / Chargement
| Donnée | Symbole | Valeur | Unité |
|---|---|---|---|
| Portée | \( L \) | 8.00 | m |
| Charge Ponctuelle | \( P \) | 50 | kN |
| Module d'Young | \( E \) | 210 | GPa |
| Largeur | \( b \) | 200 | mm |
| Hauteur | \( h \) | 400 | mm |
E. Protocole de Résolution
Pour garantir la rigueur scientifique de l'analyse, nous suivrons scrupuleusement le cheminement analytique suivant. Cette méthodologie permet de séparer l'analyse statique de l'analyse énergétique.
Analyse Statique (RDM)
Détermination des réactions d'appuis et établissement de l'équation du Moment Fléchissant \( M_{\text{f}}(x) \) le long de la poutre par la méthode des coupures.
Formulation Énergétique
Expression littérale de l'intégrale de l'énergie de déformation élastique en flexion pure, basée sur le carré du moment fléchissant.
Intégration Analytique
Résolution mathématique de l'intégrale sur la longueur de la poutre pour obtenir une formule littérale fermée de type \( U = f(P, L, E, I) \).
Calcul & Validation
Calcul numérique de l'inertie \( I \), application numérique finale en Joules, et vérification de la cohérence par le calcul du travail des forces extérieures (Théorème de Clapeyron).
Calcul de l’Énergie de Déformation
🎯 Objectif
L'objectif primordial de cette étape est de modéliser mathématiquement la distribution des efforts internes le long de la poutre. Plus précisément, nous cherchons à établir l'équation du moment fléchissant \( M_{\text{f}}(x) \). Cette fonction est la pierre angulaire de notre étude car l'énergie de déformation dépend directement de l'intensité locale de la flexion. Sans une expression analytique précise du moment, l'intégration énergétique est impossible.
📚 Référentiel
Statique des SolidesConvention des Efforts de CohésionPrincipe Fondamental de la Statique (PFS)Avant de se lancer dans des calculs complexes, observons la géométrie et le chargement. Nous avons une poutre simple sur deux appuis avec une charge parfaitement centrée. Il s'agit d'un système isostatique symétrique. Cette symétrie est une aubaine : elle implique que les réactions aux appuis sont identiques (chacun reprend la moitié de la charge) et que la distribution des efforts dans la moitié gauche de la poutre est l'image miroir de celle de droite. Stratégiquement, nous allons donc nous concentrer sur l'étude de l'intervalle \( [0, L/2] \), ce qui réduira par deux le volume de calculs d'intégration par la suite.
Pour déterminer les efforts internes à une distance \( x \) de l'origine, on effectue une coupure virtuelle de la poutre. On isole ensuite un tronçon (généralement celui de gauche pour simplifier les signes). Pour satisfaire l'équilibre statique de ce tronçon isolé, on doit introduire des forces et moments internes au niveau de la section coupée : ce sont les éléments de réduction du torseur de cohésion (Effort Normal N, Effort Tranchant T, Moment Fléchissant \( M_{\text{f}} \)). Le PFS appliqué à ce tronçon permet de calculer ces inconnues.
Schéma de la coupure fictive : équilibre entre la réaction R_A et les efforts internes.
📋 Données d'Entrée pour cette étape
| Paramètre | Valeur |
|---|---|
| Charge Totale | \( P \) (Variable littérale) |
| Longueur Totale | \( L \) (Variable littérale) |
| Condition aux limites | Appuis simples en A (x=0) et B (x=L) |
Dans les problèmes symétriques, vérifiez toujours vos équations aux bornes. Ici, pour \( x=0 \) (appui), le moment doit être nul (car appui simple = pivot parfait). Pour \( x=L/2 \) (centre), le moment doit être maximum. Si vos équations ne donnent pas 0 en x=0, revoyez votre bras de levier !
📝 Résolution Analytique
1. Calcul des Réactions d'AppuisNous appliquons le théorème de la résultante statique sur l'axe vertical pour l'ensemble de la poutre. La symétrie parfaite de la géométrie et du chargement nous permet de poser immédiatement l'égalité des réactions \( R_{\text{A}} = R_{\text{B}} \).
Chaque appui reprend donc la moitié de la charge, ce qui est physiquement intuitif.
2. Établissement de l'équation du Moment (Zone \( 0 < x < L/2 \))Isolons le tronçon gauche de longueur \( x \). Les forces en présence sont la réaction \( R_{\text{A}} \) ascendante et les efforts de cohésion. Écrivons l'équilibre des moments au point de coupure \( G \) (abscisse \( x \)). Le moment de la réaction \( R_{\text{A}} \) vaut \( -R_{\text{A}} \cdot x \) (sens horaire, négatif) et le moment de cohésion \( M_{\text{f}} \) est positif (sens trigo).
On obtient une fonction linéaire du premier degré : le moment croît proportionnellement à la distance depuis l'appui.
✅ Interprétation Globale
Nous avons réussi à caractériser l'état de sollicitation de la poutre. Le moment fléchissant suit une loi linéaire simple \( M_{\text{f}}(x) = \frac{P}{2}x \). Cela signifie que la courbure de la poutre augmentera progressivement depuis les appuis jusqu'au centre. C'est cohérent avec l'observation visuelle d'une poutre qui "plie" davantage en son milieu.
Vérifions les bornes :
Si \( x = 0 \):
Si \( x = L/2 \) :
C'est cohérent avec un appui simple (moment nul) et la valeur standard au centre.
Attention à ne pas extrapoler cette équation au-delà de \( x=L/2 \). Passé la charge centrale, l'équation change car le bras de levier de la force P intervient. Cependant, grâce à la symétrie, nous n'aurons pas besoin de calculer l'équation pour \( x > L/2 \).
🎯 Objectif
L'objectif de cette étape est de construire l'expression intégrale qui représente l'énergie totale stockée. Nous devons traduire physiquement le concept de "travail interne" en une formulation mathématique exploitable. Il s'agit de passer d'une grandeur locale (le moment \( M_{\text{f}}(x) \) défini précédemment) à une grandeur scalaire globale (l'énergie \( U \)) en sommant les contributions infinitésimales sur toute la longueur de la structure.
📚 Référentiel
Théorème de l'Énergie Potentielle ÉlastiqueHypothèse de Navier-BernoulliUne poutre se déforme principalement par flexion, mais aussi légèrement par cisaillement. Dans les calculs d'ingénierie courante pour des poutres élancées (où la longueur est au moins 10 fois supérieure à la hauteur), l'énergie due au cisaillement est minime (souvent < 2%). Pour optimiser notre temps de calcul sans sacrifier la précision significative, nous choisirons de négliger le cisaillement. Nous allons donc formuler l'intégrale uniquement sur la base du moment fléchissant carré. De plus, nous exploiterons la symétrie identifiée en étape 1 pour intégrer sur une demi-poutre et doubler le résultat.
L'énergie de déformation \( U \) est définie comme le travail des contraintes internes lors de la mise en charge. Pour un élément de poutre de longueur \( dx \), l'énergie élémentaire de flexion est :
En utilisant la relation moment-courbure \( M_{\text{f}} = EI \frac{\text{d}\theta}{\text{d}x} \), on aboutit à la forme quadratique classique.
📋 Données d'Entrée pour cette étape
| Paramètre | Expression |
|---|---|
| Moment \( M_{\text{f}}(x) \) | \( \frac{P}{2}x \) |
| Bornes d'intégration | de 0 à L/2 (grâce à la symétrie) |
N'oubliez jamais le facteur \( 2 \) devant l'intégrale si vous n'intégrez que sur la moitié de la poutre ! C'est une erreur classique qui divise le résultat final par deux. Notez aussi que le terme \( 2EI \) au dénominateur est une constante pour une poutre prismatique, on peut donc le sortir de l'intégrale pour alléger l'écriture.
📝 Mise en équation
1. Adaptation de la formule généraleNous remplaçons l'intégration sur [0, L] par deux fois l'intégration sur [0, L/2]. Le facteur 2 devant l'intégrale va se simplifier avec le 2 du dénominateur \( 2EI \), il ne restera que \( EI \) au dénominateur.
La formule est simplifiée, le facteur 1/2 a disparu.
2. Injection de l'équation du momentOn remplace \( M_{\text{f}}(x) \) par son expression \( \frac{P}{2}x \) trouvée à la question 1. Nous élevons ensuite ce terme au carré : \( (P/2)^2 = P^2/4 \) et \( x \) devient \( x^2 \).
L'expression est maintenant prête à être intégrée mathématiquement.
✅ Interprétation Globale
Nous avons transformé un problème physique en un problème purement mathématique. Nous avons une intégrale définie d'une fonction polynomiale simple (un carré). Tout est en place pour la résolution.
L'intégrale porte sur un terme au carré. Cela garantit que l'énergie sera toujours positive, quel que soit le signe du moment (flexion positive ou négative). C'est cohérent : une énergie ne peut pas être négative.
Vérifiez bien que le module \( EI \) est constant. Si la poutre avait une section variable (inertie I variable selon x), nous n'aurions pas pu sortir I de l'intégrale, et le calcul aurait été beaucoup plus complexe.
🎯 Objectif
Nous allons maintenant procéder à la résolution mathématique de l'intégrale posée. Le but est d'obtenir une formule littérale "fermée" (une équation finale) qui donne l'énergie \( U \) en fonction des variables d'entrée \( P, L, E, I \). Cette formule générale sera réutilisable pour n'importe quelle poutre ayant les mêmes conditions aux limites.
📚 Référentiel
Calcul IntégralPrimitives UsuellesL'intégrale porte sur la variable de position \( x \). Toutes les autres grandeurs (\( P, E, I \)) sont des constantes indépendantes de \( x \). La stratégie est simple : sortir toutes les constantes devant le signe intégral pour ne laisser à l'intérieur que la fonction de \( x \). Nous identifierons ensuite une primitive de type polynôme pour résoudre l'intégrale définie entre 0 et L/2.
La primitive d'une fonction puissance \( f(x) = x^n \) est donnée par :
Dans notre cas, nous aurons à intégrer \( x^2 \), dont la primitive est donc :
Le calcul d'une intégrale définie entre deux bornes a et b est ensuite :
Visualisation : L'intégrale correspond à l'aire sous la courbe du moment au carré.
📋 Données d'Entrée pour cette étape
| Élément | Expression |
|---|---|
| Intégrande | \( \frac{P^2}{4EI} x^2 \) |
| Borne sup | \( L/2 \) |
| Borne inf | \( 0 \) |
Faites très attention aux puissances lors de l'évaluation de la borne supérieure \( (L/2)^3 \). N'oubliez pas que le cube s'applique aussi au dénominateur 2 ! \( (L/2)^3 = L^3 / 8 \). C'est une source d'erreur fréquente qui fausse le résultat d'un facteur 8.
📝 Résolution Pas à Pas
1. Extraction des constantesNous sortons le terme constant \( \frac{P^2}{4EI} \) de l'intégrale pour isoler la variable \( x \).
Nous intégrons \( x^2 \) entre 0 et L/2. Le terme \( (L/2)^3 \) devient \( L^3/8 \). Le terme \( 0^3/3 \) vaut zéro.
Nous multiplions la constante par le résultat de l'intégrale. Les dénominateurs 4 et 24 se multiplient pour donner 96.
Voici la formule "Magique" pour ce cas de charge spécifique.
✅ Interprétation Globale
Le résultat \( \frac{P^2 L^3}{96 EI} \) est très instructif. Il montre que l'énergie est proportionnelle au carré de la charge (relation non-linéaire force-énergie) et surtout au cube de la portée. Cela confirme que l'augmentation de la portée est extrêmement coûteuse en termes de flexibilité et d'énergie emmagasinée.
Vérifions les unités :
L'équation est homogène à une énergie (ou un travail). C'est correct.
Cette formule n'est valable QUE pour une charge ponctuelle centrée. Si la charge était répartie uniformément (type poids propre), la forme de l'équation serait différente (avec un facteur différent au dénominateur, souvent 240EI ou autre). Ne pas appliquer cette formule à l'aveugle pour d'autres cas de charges.
🎯 Objectif
C'est l'heure de vérité. Nous allons injecter les valeurs numériques réelles de notre passerelle dans la formule littérale pour obtenir une valeur concrète en Joules. Ensuite, pour être certains de notre résultat, nous allons utiliser une méthode totalement différente (le travail de la force extérieure) pour vérifier si nous retombons sur la même valeur. C'est une démarche de "double contrôle" essentielle en ingénierie.
📚 Référentiel
Système International (SI)Théorème de ClapeyronLe piège principal ici réside dans les unités. Les plans d'architecte sont en millimètres (mm), les charges en kilo-Newtons (kN) et le module d'Young en Giga-Pascals (GPa). Si on mélange ces unités, le résultat sera faux de plusieurs ordres de grandeur. La stratégie impérative est de tout convertir en unités de base SI (Mètres, Newtons, Pascals) AVANT de faire le moindre calcul. De plus, il faut d'abord calculer l'inertie de la section \( I \) car elle n'est pas donnée directement.
Le moment quadratique (inertie) d'une section rectangulaire pleine de largeur \( b \) et de hauteur \( h \) par rapport à son axe de flexion principal est donné par :
C'est la capacité géométrique de la section à résister à la flexion.
La force augmente linéairement avec le déplacement. L'énergie est l'aire du triangle.
📋 Données d'Entrée (Converties SI)
| Paramètre | Valeur Brute | Valeur SI |
|---|---|---|
| Largeur b | 200 mm | 0.2 m |
| Hauteur h | 400 mm | 0.4 m |
| Charge P | 50 kN | 50 000 N |
| Module E | 210 GPa | 210 000 000 000 Pa |
Pour le module d'Young, retenez que \( 210 \text{ GPa} = 2.1 \times 10^{11} \text{ Pa} \). Utiliser la notation scientifique sur votre calculatrice évite les erreurs de saisie de zéros.
📝 Application Numérique
1. Calcul de l'Inertie ICalculons la rigidité géométrique de la section. Le cube de 0.4 est :
Le calcul de l'inertie donne :
Injection dans la formule finale trouvée en Q3. Nous simplifions les puissances de 10 :
Le calcul global est :
L'énergie stockée est d'environ 60 Joules.
3. Vérification par ClapeyronCalculons d'abord la flèche théorique \( \delta = \frac{PL^3}{48EI} \), puis le travail.
Les deux méthodes donnent exactement le même résultat !
✅ Interprétation Globale
La validation croisée est un succès total. Nous avons démontré que l'intégrale du moment fléchissant correspond parfaitement au travail de la force extérieure. Cela valide non seulement notre calcul d'intégrale, mais aussi nos hypothèses de modélisation (négligence du cisaillement pour le calcul de la flèche, comportement élastique).
Une flèche de 2.38 mm pour une poutre de 8m chargée à 5 tonnes est très faible (L/3300), ce qui indique une poutre très rigide. L'énergie de 60 Joules est également faible (c'est l'énergie nécessaire pour soulever 6 kg d'un mètre). C'est cohérent avec une structure en acier massive en petites déformations.
Ne jamais oublier le facteur 1/2 dans le calcul du travail :
Oublier ce facteur reviendrait à supposer que la charge est appliquée brutalement (dynamique), ce qui doublerait la contrainte et l'énergie !
📄 Livrable Final (Note de Calculs EXE)
STRUCT
| Ind. | Date | Objet de la modification | Rédacteur |
|---|---|---|---|
| A | 01/10/23 | Création du document / Première diffusion | Ing. Junior |
| B | 10/10/23 | Validation calculs énergétiques | Ing. Principal |
- Eurocode 0 : Bases de calcul des structures
- Eurocode 3 : Calcul des structures en acier (EN 1993-1-1)
| Charge (P) | 50.00 kN (ELS) |
| Portée (L) | 8.00 m |
| Rigidité Flexionnelle (EI) | 224 007 kNm² |
Calcul de l'énergie potentielle élastique (U) sous charge centrée.
J. MARTIN
P. DUBOIS (Chef BET)
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